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Introduction à la trilogie Algérie de Mohammed Dib
Par Naget Khadda
Le roman algérien (et, plus largement maghrébin) de langue française est né, on le sait, du fait de l’implantation de la langue et de la culture françaises au Maghreb pendant la colonisation. Impulsé par le désir d’équilibrer, sinon de contester, le discours romanesque colonial, il était donc, de par ses conditions d’émergence même, habité par un besoin
d'affirmation identitaire autant que par la tension esthétique consubstantielle à toute expression littéraire.
Dib appartient à la génération d’écrivains qui a donné ses lettres de noblesse à cette nouvelle littérature algérienne. Il en est même le représentant le plus prestigieux, parce qu’il est, parmi ses congénères (Mouloud Féraoun, Mouloud Mammeri, Malek Haddad, Kateb Yacine), celui qui a conduit son aventure de création sur la plus longue durée, mais aussi parce que
sa pugnacité à traquer avec constance une forme qui lui soit propre le classe parmi les grands écrivains de son siècle, toutes nationalités confondues.
En effet, les livres de Dib, nombreux, variés de par les types génériques (romans, poèmes, contes pour enfants, théâtre…) adoptent une grande diversité d’expressions (réaliste, fantastique, allégorique…), manifestent une maîtrise remarquable des techniques narratives les plus sophistiquées, offrent un univers reconnaissable entre tous. L’universalité de sa
thématique et la modernité de son écriture, reconnues par la critique la plus exigeante, garantissent à ses œuvres de transcender leur époque et leur espace premier de réception.
La contrepartie d’une littérature coloniale
La trilogie que l’auteur lui-même désignait par le titre global Algérie se compose de La grande maison (1952), L’incendie (1954) et Le métier à tisser (1957). Parue aux éditions du Seuil, elle consacre dans le monde des lettres un Dib trentenaire qui écrit depuis plusieurs années déjà mais n’acquiert la sûre conscience de sa
vocation qu’avec l’élaboration de cette fresque. De fait, avec sa parution, il s’affirme en pleine possession de ses moyens et sa recherche n’aura plus qu’à aller en s'approfondissant et se diversifiant.
L'espace scénique est essentiellement Dar Sbitar : vieille bâtisse d’architecture mauresque qui abrite plusieurs familles désargentées, mais surtout microcosme qui emblématise le pays tout entier. La grande maison étend ses tentacules en ruelles qui conduisent les pas et l'exploration du jeune héros Omar vers l'école, le café maure, le douar de Bni Boublen, la
cave des tisserands... Plexus vital de la communauté des petites gens, elle est le lieu où se découvrent les drames sociaux et existentiels du peuple algérien colonisé, à travers des figures et des situations tout à la fois exemplaires et singulières.
Le point de vue est celui d’un garçonnet d’une dizaine d’années censé découvrir le monde, sa misère et son arbitraire avec ses yeux innocents qui orientent le regard du lecteur. C’est par lui que passe le projet de « défense et illustration de l’humanité des indigènes » conduit par le romancier qui, en « instituteur des hommes » selon la tradition
balzacienne, dispense à son lecteur, via les péripéties de l’éducation de son héros, des informations susceptibles de le faire réagir sur le sort de ces êtres « relégués du monde ». A la faveur de cette complicité, le narrateur expose sa thèse (« La civilisation n’a jamais existé ; ce qu’on prend pour la civilisation n’est qu’un leurre. Sur ces sommets le destin du monde se réduit à la
misère ») qui donne son unité à l’ensemble du récit ; le texte ne présentant pas d’intrigue à proprement parler. La narration avance, à partir d’une succession de séquences rappelant, par leur relative autonomie, les maqamât de la littérature classique arabe, et qui produisent, par effet kaléidoscopique, une fresque sociale.
Dans le dernier volet, tout en poursuivant la chronique algérienne des deux premiers, Dib, tout à la fois, durcit le ton de la dénonciation et accentue le versant symboliste, énigmatique de son écriture. Chemin faisant, la description réaliste cède le pas à une évocation hallucinante, empreinte d’effroi qui laisse sans voix, notamment lorsque des hordes
de mendiants – spectres en guenilles – envahissent la ville. Le témoignage se mue progressivement en réquisitoire qui donne une portée nationaliste à la quête identitaire d’Omar, impulsée par Comandar, le sage de Bni Boublen, homme tronc chevillé au sol sous son grand térébinthe, garant de la mémoire collective.
L’opposition établie par le narrateur entre monde civilisé et monde misérable (qui masque et révèle tout à la fois le couple civilisation/barbarie du discours colonial), se développe tout au long de la trilogie en stratégie de dénonciation de la « vraie barbarie » coloniale. Mais, lorsque paraît Le Métier à tisser, c’est déjà par les armes que se dit la
revendication de justice et la quête d’une nation qui restituerait à ces déclassés leur statut « d’hommes-rois ». Le roman de témoignage a fait long feu.
Dib, artisan d’une littérature émergente.
De fait, le témoignage auquel on a longtemps réduit la portée de cette littérature naissante n’en est que la manifestation la plus apparente, le combat essentiel de l’homme de lettres ayant plutôt été de « naturaliser » dans sa culture ancestrale la langue française et la forme romanesque dans lesquelles il était appelé à s’exprimer. En effet, lorsque le chantre
des petites gens de Tlemcen a pris la plume pour faire œuvre littéraire, il ne pouvait - il ne savait - le faire que dans la langue et la forme générique de l'étranger. Mais en faisant d’une contrainte historique une opportunité, il se donnait les moyens de se faire écouter avant de pouvoir subvertir et le contenu et les instruments de cette prise de parole. Car, déjà l’appropriation d’une langue
et d’un genre littéraire ne pouvait s'effectuer sans négociations entre les pulsions profondes de l'être et les contraintes impérieuses édictées par le contexte historique. Dès lors, Dib se trouvait – au même titre que ses confrères - nécessairement entraîné dans un mouvement réflexif intense. Réflexion sur le « devoir de témoignage » que leur assignait de façon plus ou moins explicite
leur communauté, réflexion sur la possibilité/la capacité de se dire dans la langue et la tradition narrative de l'Autre, réflexion sur la validité, voire la légitimité de ce dire proféré en grande partie en direction d'un destinataire qui n'était pas leur public « naturel »…Discours contraint donc, à plus d'un titre, mais qui, dès les années cinquante, allait produire des œuvres d'une qualité
littéraire remarquable, abusivement réduites, par une lecture idéologique aujourd'hui datée, à un statut de document ethnographique.
Dib, tout en étant aux avant-postes de cette réflexion allait se révéler, dans l’action et grâce au travail toujours imprévisible de l'imaginaire, capable de briser le carcan initial et de transformer la forme narrative d’emprunt, mettant à mal les limites de l'illusion réaliste qui fut, on le sait, une forme d’expression de l’impérialisme européen triomphant.
Conjuguant son travail d’intellectuel sans dogmatisme d’aucune sorte avec un travail d’écrivain sans concession, il est lancé, à mesure que progresse la trilogie, dans une quête orphique en vue de découvrir, derrière le miroitement illusoire du monde, la face cachée de l’univers. Recherche qui se poursuivra – différemment – par la suite et qui repose, chaque fois, sur l’examen des crises
sociétales qui secouent périodiquement l’Algérie. Car, l’auteur est resté continûment attentif au destin de son pays natal, quel que soit son lieu de résidence, sans jamais sacrifier ni aux passions passagères ni aux certitudes fugitives que génère l’Histoire en train de se faire. En somme, sa recherche poétique, loin d’avoir été reléguée à l’arrière plan par l’urgence du témoignage et de la
dénonciation, lui a permis, à chaque étape de sa carrière, de se dégager du conjoncturel, si prégnant soit-il, pour créer un univers ouvert à de multiples interprétations et offrir le spectacle d’une aventure du sens valable sous tous les cieux.
Parce que son exigence d’écrivain a été, dès ses débuts, intraitable, la trilogie algérienne apparaît bien, dans la trajectoire de l’auteur, comme le laboratoire où se sont mis en place les soubassements de sa poétique, où se repèrent, rétrospectivement, les germes en attente de l’œuvre à venir.
La trilogie : roman d’éducation du héros, d’affirmation de l’auteur
Roman d'éducation, le récit accompagne Omar d’un livre à l’autre, de l'enfance misérable mais, somme toute, relativement heureuse malgré la tenace présence de la faim, à son entrée dans un monde du travail à l’horizon bouché, dans un climat morose et lourd d’une obscure menace. Quelques timides échappées sur l'univers quasi interdit de l'amour et de l'amitié, sur
le rêve indéfini d’un monde meilleur, sauvent l’ensemble du désespoir.
Et cette fresque, qui transpose dans la période de la seconde guerre mondiale le climat socio-politique de l'Algérie du début des années cinquante, préparant la déflagration de sa guerre de libération nationale, révèle une écriture d’emblée apte à restituer l'éveil d'une conscience individuelle comme les grandes machinations psycho-sociales de l'Histoire,
attentive au pouls infime d'un individu, comme au battement de la multitude, sensible au sentiment naissant comme aux convictions affirmées ; une écriture douée pour la précision du trait descriptif comme pour la suggestion sensorielle de la poéticité d’un monde que la misère n’a pas totalement déshumanisé.
Cette entrée en littérature qui fait du coup d’essai du jeune romancier un coup de maître, pose d’entrée de jeu la trilogie en référence obligée de la littérature algérienne et fait de son auteur une grande voix de l’Algérie combattante. Dans deux factures radicalement différentes, Nedjma de Kateb Yacine (1956) et Algérie de Mohammed Dib ont été des
étendards pendant la guerre d’indépendance et ont assuré aux deux auteurs une consécration définitive. A telle enseigne que lorsque l’on ne sait rien de ces deux écrivains, on sait qu’ils ont écrit, l’un Nedjma et l’autre La grande maison.
Pour Dib, ce fut, malheureusement la source d’un malentendu qui perdure et d’une controverse aussi abusive que stérile. D’aucuns, subjugués par la force de témoignage de ses premiers romans, récusèrent la dimension fantastique qui allait envahir par la suite son univers romanesque, lui donnant une coloration mystérieuse et une portée symbolique, voire mystique
qui en rendent l’accès, de toute évidence, plus malaisé. Ils décrétèrent que le Dib « valable » était celui de l’aube de sa carrière et que, par la suite, il s’était perdu dans les méandres d’une sophistication gratuite, propre, selon eux, à la littérature moderne occidentale. A l’inverse, d’autres lecteurs, venus aux écrits des années cinquante à un moment où le roman à la manière balzacienne
était récusé par la théorie du Nouveau Roman, cataloguèrent hâtivement l’auteur comme « écrivain engagé » (au sens étroit et péjoratif du terme) et sa trilogie comme récit ethnographique, marqué au coin de l’aliénation assimilationniste, ne concédant à Dib que le mérite d’avoir produit un plaidoyer en faveur des siens.
Or, la trilogie Algérie est tout sauf un texte simple, facile à étiqueter, dont on épuiserait le sens à une première lecture. Et l’œuvre future (romanesque/poétique) - d’une infinie richesse, d’une étonnante diversité ; nous ne le répèterons jamais assez - est assurément tout entière contenue (thèmes, obsessions, vision du monde, recherches formelles…)
dans cette magistrale oeuvre de jeunesse.
Cette édition vient donc à point nommé pour qu’on se replonge dans cette trilogie si célèbre et pourtant si mal connue. A la fois pour relire un texte qui donna une image digne des Algériens quand ils étaient en quête d’une reconnaissance sur la scène internationale et pour y découvrir un talent en train de se construire vaillamment dans la tourmente. Un texte,
souvent douloureux mais imbibé d’humanisme qui, par son contenu, rattache les déboires de la société actuelle aux épreuves de la génération des pères et des grands pères et qui, par sa forme, enjoint au lecteur d’être attentif aux mots sous les mots d’une écriture qui en dit plus entre les lignes, de façon allusive et implicite que ce qu’elle proclame explicitement.
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